Extrait : Les Cordes écarlates

L’oreille du jeune violoniste identifia les ultimes notes éraillées du menuet. L’œuvre jouée était très connue et parfaitement exécutée. Exécutée…
Une mélodie mathématique et ardue d’une difficulté réputée et d’une harmonie indéniable. Mais elle n’avait pas d’âme. Aucune, non, plus aucune partition sur cette terre ne possédait le moindre attrait pour Artzel. Sauf…
… Il entendait déjà la première note de son Hymne. Elle l’appelait, le suppliait de monter sur scène. Sans s’en rendre compte, il se dressait déjà au milieu de l’estrade. Son violon blanc reposait sur le coussinet surélevé de son épaulette gauche. L’angle de sa mâchoire vint caresser le bois de la caisse de l’instrument dans un charnel et doux contact rassurant. Les quatre derniers doigts de sa main gauche se trouvaient déjà sur les cordes, alors que son pouce orientait le manche dans une pose souple et ferme à la fois. Le crin effleurait les cordes du violon blanc, mais le délicat archet n’attendait que le soupçon d’une vibration de son poignet droit pour tirer une première note.
Artzel ne se tenait déjà plus là. Plus là dans le monde des mortels. Plus là dans cette royale salle de banquet. Plus là face aux plus grands noms et hommes du Royaume. Il se trouvait… Au cœur de cette note langoureuse qui le sommait de la jouer. Dans cette vibration puissante et déchirante.
Enfin, l’infâme menuet sans âme mourut dans un ultime accord pompeux et ridicule. Alors dans l’air, plus aucune pestilence musicale ne vint flétrir la puissance de la première note du violon blanc. Cette note qui n’avait attendu que cette respiration silencieuse pour exploser aux tympans d’Artzel. L’archet glissa sur les cordes d’un sombre rouge écarlate.
Un cri déchirant jaillit du violon.
Dans la salle de banquet, les langues s’immobilisèrent.
La note suivante vrilla les pensées des spectateurs présents.
Puissante.
Incroyablement pénétrante.
L’archet entama une suite de trois autres longues plaintes bouleversantes.
Les yeux étaient rivés vers la scène et vers ce jeune artiste aux paupières closes et qui tenait cet hypnotique violon blanc dont les lamentations résonnaient dans tous les cœurs, dans tous les esprits, dans toutes les âmes.
Dans cette salle de banquet où l’on fêtait un glorieux et princier anniversaire, un instrument de musique pleurait. Sous les voûtes, s’éleva peu à peu la mélopée funèbre du violon blanc. Un sanglot vibratoire chargé de désespoir, de lassitude pour l’existence et ses éphémères illusions. Un hymne à la vie qui s’en va et à la mort qu’on attend impatiemment.
Une déchirure pour le corps et l’âme.
Dans la salle du banquet, plus personne ne se révélait capable d’un geste, d’une pensée cohérente. Émotions, mots, raisonnements se trouvèrent happés dans l’attention sans partage que réclamaient les cordes vermeilles saignées par le crin blond et rugueux de l’archet. Un hymne suicidaire.
Poignant. Suffocant. Oppressant.


Photo de Baohm

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